Le Ragondin Furieux

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La démocratie est-elle en crise ?


La démocratie est-elle en crise?

Catherine Halpern

Impuissance politique, manque de confiance des citoyens vis-à-vis de la classe dirigeante..., la démocratie ne se porte pas bien. Comment expliquer cette apathie ? Et surtout, peut-on y remédier ?

Il n'y a pas même vingt ans, avec en particulier la chute du mur de Berlin, le triomphe de la démocratie semblait achevé. Aujourd'hui, le discours euphorique est devenu amer. La démocratie n'a pas tenu toutes ses promesses. Les interventions en Afghanistan ou en Irak après le 11 septembre 2001 l'ont instrumentalisée afin de satisfaire des intérêts impérialistes peu louables. Le centre du monde se déporte insensiblement vers une Chine dont la croissance économique ne favorise en rien la démocratisation. Plus grave encore, de l'intérieur, la démocratie est minée par la montée des extrêmes, l'abstentionnisme chronique, le manque de confiance des citoyens vis-à-vis de la classe politique, l'impuissance politique… Quel mal la ronge donc ? Faut-il prendre acte d'une crise de la démocratie ?

Les droits de l'individu plutôt que la maîtrise collective

Telle est en tout cas la conviction qui anime Marcel Gauchet. «  Le fait que la démocratie n'a plus d'ennemis déclarés ne l'empêche pas d'être travaillée par une adversité intime, qui s'ignore pour telle, mais qui n'en est pas moins tout aussi redoutable dans ses effets (1). » Selon lui, les démocraties connaissent aujourd'hui, pour la deuxième fois de leur histoire, une crise de croissance. La première avait eu lieu après la Première Guerre mondiale. Le suffrage universel voyait se mettre en place des régimes parlementaires décevants tandis que la société était déchirée par l'antagonisme entre classes sociales. La conséquence de cette crise est bien connue : ce fut l'avènement des totalitarismes dans les années 1930. Mais après 1945, les démocraties libérales, en menant des réformes profondes tant politiques, administratives que sociales, étaient parvenues à surmonter la crise.

Malgré des similitudes, celle que les démocraties connaissent aujourd'hui résulte surtout de l'approfondissement du libéralisme, qui s'exprime par un individualisme de masse et le triomphe des droits de l'homme. Désormais la souveraineté de l'individu a supplanté la souveraineté du peuple. Il y a un évidement et même une « autodestruction douce » de la démocratie. Son universalisme la conduit à vouloir se dissocier de tout cadre historique ou politique et lui fait perdre son sens. «  Elle s'en est prise au principe du pouvoir en général et partout. Elle a universellement sapé les bases de l'autorité du collectif au nom de la liberté. (...) Elle a fait passer au premier plan l'exercice des droits individuels, jusqu'au point de confondre l'idée de démocratie avec lui et de faire oublier l'exigence de maîtrise collective qu'elle comporte (2). »Désenchantement du monde (2002), cette crise de la démocratie correspond à une accélération du processus de sortie de la religion.

Finalement, pour M. Gauchet qui prolonge ici ses analyses du

Une démocratie de la défiance

Le constat de Pierre Rosanvallon dans La Contre-démocratie (2006), s'il recoupe en partie celui de M. Gauchet, est sans doute moins sombre. D'abord parce qu'il rappelle que la démocratie est toujours apparue d'abord comme un problème, comme une réalité qui n'était pas accomplie. Ensuite parce qu'il refuse énergiquement l'éternel refrain sur la désaffection des citoyens. Pétitions, grèves, manifestations, militantisme de terrain montrent qu'il y a implication et que l'on ne peut pas parler de repli sur la sphère privée et d'apathie politique. Il s'agirait moins d'un déclin que d'une mutation de la citoyenneté qui s'organise surtout autour d'un principe de défiance. La démocratie, rappelle P. Rosanvallon, ne se limite pas à sa dimension électorale. La défiance peut être proprement démocratique en manifestant les exigences des citoyens vis-à-vis du pouvoir. Reste qu'aujourd'hui, il y a un emballement de la défiance qui risque de dégénérer en un populisme dévalorisant la sphère politique. Les affaires de la cité n'intéressent pas moins les citoyens, mais ceux-ci n'ont souvent plus une appréhension politique des problèmes. Comment retrouver plus de confiance ?

Dimension locale et délibération

La « démocratie participative » (encadré p. 25), qui regroupe les nouvelles formes d'implication des citoyens dans les décisions tels les conseils de quartier, est l'une des évolutions importantes de la démocratie même si elle désigne des pratiques très différentes. Elle répond à une forte demande sociale, mais si elle est insuffisante pour renouveler à elle seule la démocratie : elle est souvent caractérisée par sa dimension locale et apparaît souvent sous une forme dépolitisée. La délibération, qui est l'autre axe important de renouvellement de la démocratie, est pour P. Rosanvallon également insuffisante. Il n'y a pas de recette miracle, mais un ensemble de réformes à mettre en œuvre pour restaurer la confiance des citoyens et aussi un effort à mener pour argumenter et donner plus de lisibilité à l'action politique. Langue de bois ? La conclusion apparaîtra peut-être décevante au citoyen déjà peu confiant. Celle de M. Gauchet risque de ne pas soulever beaucoup plus d'enthousiasme : « À court terme, selon toute probabilité, au stade où nous en sommes, la crise ne peut que s'aggraver. » Mais il ne nous laisse pas sans espoir. «  Il ne me semble pas déraisonnable de croire que la démocratie des années 2100 pourrait être une démocratie substantiellement perfectionnée par rapport à celle que nous connaissons (3). » Difficile sur ces bases de « réenchanter » la démocratie…

 

(1) Marcel Gauchet, La Démocratie d'une crise à l'autre, éd. Cécile Defaut, 2007.
(2) Marcel Gauchet, L'Avènement de la démocratie, t. I, La Révolution moderne, Gallimard, 2007.
(3) Marcel Gauchet, La Démocratie d'une crise à l'autre, op. cit.

 



12/05/2009
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