Le Ragondin Furieux

Le Ragondin Furieux

Un poilu parmis tant d'autres!

                        Une enfance parmi tant d'autres             

 

La guerre fut notre première ascension, notre premier vieillissement. A nos jeux venaient s'ajouter nos travaux et nous savions que les obligations remplaceraient très vite nos distractions. Et nous pensions à la surprise de nos pères absents revenant vers leurs bambins et trouvant des hommes en miniature.

                                                                                     Gabriel Delaunay

 

    De ma maison, il m'avait fallu parcourir une centaine de mètres en descendant la rue du Marais afin d'aller quérir quelques renseignements auprès de Jeannette. Jeannette, c'est la fille de Joseph G. plus connu sous le nom de Jo, l'un des protagonistes de cette aventure.

    Elle habite la maison où y est né son père en 1911, la dernière habitation du bourg de Ste C., construite au ras de la Rigole d'Aziré. Petite rivière à qui le nom de canal conviendrait mieux depuis que l'Homme l'ait redressée et creusée au cours de la dernière moitié du XIXe siécle. Avant, elle serpentait le long de la partie nord de la butte calcaire que forme la presqu'île située à l'extrême ouest de la commune. D'où, dès la fin du Moyen âge, surplombant la rigole l'on pouvait apercevoir, à travers les frênes, des gabares remontant péniblement leurs lourds fardeaux de denrées jusqu'au port d'Aziré ; situé à moins d'une lieue à l'est de ce poste d'observation. Petit port fluvial jadis très important, puisqu'on le retrouve cité en bonne place dans une Charte en 1377.

    De l'autre côté de ce cours d'eau, au nord, en une sorte de poche arrêtée nette à l'ouest par le canal de la Vieille Autize s'étalent les marais des Nattes et des marais toujours appelés les Lusignans, souvenir d'un don en mai 1235 de Raoul d'Exoudun à l'abbaye de Maillezais. Ces marais sont coupés par une petite route, qui fait suite à la rue des Marais en passant sur le pont qui jouxte la maison de Jo. De fait, souvent inondé l'hiver, ce chemin maintenant goudronné a supplanté un ancien gué, seul moyen de passage à l'époque où les marais n'étaient pas encore assainis et structurés ; permettant ainsi de rejoindre à pied sec à la saison des basses eaux la voie traversière du bas de la plaine, devenu route elle aussi ; et qui, à droite mène à Benet via Aziré, à gauche va à Courdault.

    Né et élevé au bord de la rigole, pratiquement les pieds dans l'eau à chaque inondation puisque l'eau envahissait la grange pour venir lécher l'arrière de sa maison, Jo fut un homme du Marais. Même si sur les papiers officiels il lui fut attribué le terme générique d'agriculteur ou parfois de cultivateur, il resta avant tout un Maraîchin.

  

     C'est à l'âge de trois ans et demi qu'il fut confronté pour la première fois à la guerre. Son père Léon G., de la classe 1899, fut en effet rappelé à l'activité par la mobilisation générale du 2 août 1914.

    Après avoir embrassé sa femme et le petit Jo à qui l'on avait fêté les quatre ans le 7, affecté au 1er régiment d'artillerie coloniale le 18 mars 1915, le canonnier-servant Léon G. rejoignit par le train, le 24 de ce même mois, La Pallice où stationnait la 24ème batterie de son unité.

    Ce court voyage, de sa maison à La Rochelle, ne fut pour Léon que le prélude à un déplacement beaucoup plus long qui l'amena dans la Somme pour intégrer le 35ème corps d'Armée de la XXème Armée ; où il fut affecté définitivement à la 7ème  pièce de la 63ème batterie du 2ème groupe, dépendant du 3ème Régiment d'artillerie coloniale.

    Un père parti à la guerre, et dont on ne savait pas s'il en reviendrait. Une mère accaparée par les travaux de la maison. Exténuée par ceux des champs qu'elle avait pourtant pratiqués avant la guerre en aidant son époux les jours où la nature commande. Mais, pour elle, passer du léger râteau en bois de finition à la lourde faux freinée par l'herbe emmêlée du Marais c'était, comme l'on dit : « une autre paire de manche ». Durs premiers pas dans la vie pour le petit Jo qui fut le témoin innocent de ces pénibles circonstances.

     Malgré ces débuts difficiles dans l'existence, sans doute cet enfant ne fut pas le plus malheureux. Car déjà, en l'année 1916, dix familles de la commune – dont certaines de son plus proche voisinage – pleuraient l'un des leurs ayant reçu la visite du maire, porteur du triste message terminé par ces terribles mots : « Mort pour la France ». Même si la chaise vide laissée au bout de la table évoquait douloureusement au quotidien l'absence du père, chez les G. l'ambiance était un peu moins triste que dans d'autres foyers. Léon était vivant, on avait eu des nouvelles.

    Le 24 août 1916 par l'ordre n° 272 signé du Général Jacquot commandant le 35ème corps d'Armée : la 63ème batterie sous les ordres du Lieutenant Mémain – à laquelle appartenait le servant Léon G. attaché à la 7ème pièce – fut citée à l'ordre dudit corps d'Armée.

    Pour l'enfant à qui l'on avait expliqué ce fait d'armes, son père passait probablement pour un héros. Quant à la mère, si elle était fière de son époux, la lecture de la citation – « Occupant depuis 6 semaines à 1 500 mètres des lignes ennemies des positions de batteries sans cesse soumises à de violents bombardement. Ont montré un courage et une énergie au-dessus de tout éloge en continuant à servir leurs pièces malgré des pertes sérieuses et sans se laisser arrêtés par le tir précis de l'ennemi. Ont suscité par leur bravoure l'admiration des troupes voisines. » – ne l'avait pas particulièrement rassurée. Au contraire, elle savait enfin dans quel enfer était plongé Léon. Ces quelques lignes avaient revigoré en son sein l'angoisse qui l'étreignait constamment.

    Avant, les lettres qu'elle avait reçues étaient souvent courtes et censurées. En les lisant et relisant, il transpirait bien à travers  les mots un petit aperçu de l'âpreté des combats, mais c'était tout. Et ce n'étaient pas les rares soldats venus pour peu de jours en permission qui lui avaient expliqué.

   On les avait vus le plus souvent le regard perdu, des hommes hagards, prostrés. Comme si le silence du Marais, à peine rompu par le pépiement d'oiseaux heureux de vivre, leur était insupportable tant ils étaient marqués par le vacarme assourdissant des combats. Et surtout ils restaient muets, n'ayant peut-être pas assez de recul sur les événements pour les narrer. Mais ce mutisme venait plus probablement du fait qu'ils étaient incapables de relater à chaud dans quel monde la fureur des hommes les avait entraînés. En somme, une sorte de blocage dû au traumatisme engendré par les atrocités auxquelles ils avaient pour l'instant survécu. A la vérité, dans tout cela, il n'y avait jamais eu de nouvelles vraiment encourageantes qui auraient mis un peu d'allégresse dans le coeur de la mère. Et autour d'elle, tous ces morts, déjà !

    Puis avec le cours inexorable du temps, les jours ont diminué peu à peu annonçant la fin de l'année 1916. Chez les G., au fil des journées maussades du mois de décembre, l'attente s'allongeait. Le sentiment que tout était perdu augmentait d'heure en heure, aucun courrier n'était arrivé depuis le mois d'octobre.

    Avec l'hiver, plus de travaux importants dans les champs et aux Marais pour occuper les mains et exténuer le corps ; et qui, par l'attention demandée, la fatigue des longues journées de labeur, auraient accaparé les femmes et n'auraient pas laissé à l'esprit le temps de trop vagabonder. Donc, retenue par la mauvaise saison dans sa maison où elle ressassait sans cesse de noires pensées, la mère guettait.

    Tous les prétextes lui étaient bons pour aller jeter un œil vers le haut du village, dans la direction du virage en angle droit de la rue du Marais. Avec l'espoir insensé que le facteur en surgirait d'un instant à l'autre, puis descendrait d'un pas heureux les cinquante derniers mètres qui lui restaient à parcourir pour sortir de sa sacoche la lettre tant attendue ; celle sur laquelle elle aurait tout de suite reconnu l'écriture.

      Mais surtout, même si elle ne voulait pas se l'avouer, elle était poussée par une crainte indicible qui lui faisait surveiller le coin de la rue de peur d'y voir apparaître le maire ; mieux habillé qu'à l'habitude et poussant devant lui d'un mouvement saccadé sa canne, comme s'il voulait s'ouvrir le chemin des mots qui allait lui permettre d'atténuer la douleur du funeste faire-part dont il était le messager officiel.

   Les jours passèrent et le maire ne vint pas.

   C'est par un pli que l'on apprit ce qui était arrivé à Léon. Le message officiel n° 4038 comportait ces termes tapés à l'encre bleue sur une machine à écrire : « Canonnier-servant G., etc. Soldat modèle. A été très grièvement blessé le 23 octobre à son poste de combat. » . Et le reste de l'Ordre, imprimé en noir, précisait qu'il lui était attribué la Croix de Guerre avec palme, le tout signé : J. Joffre.

    En réalité, Léon fut blessé à l'épaule gauche par des éclats d'obus le 21 octobre dans la commune de Lyhon située à  l'extrême sud-est de la Somme, à mi-chemin entre Péronne et Roye.

    Sérieusement atteint, souffrant d'une plaie à l'arrière-gauche du thorax qui était suffisamment profonde pour craindre que le poumon fût touché, il fut en un premier temps récupéré par l'ambulance 9-10 ; dans laquelle on lui ôta sur-le-champs les éclats d'obus, en n'oubliant pas l'indispensable piqûre antitétanique. Puis il fut évacué sur hôpital de campagne n° 18 basé à Hargicourt où il resta en observation jusqu'au 10 novembre. De là, à cette date, il fut dirigé sur Villers-Fournelle pour attendre d'être rapatrié définitivement le 8 janvier 1917 vers l'hôpital temporaire n°13 de Blois.

    Assurément, Léon était vivant. Mais dans quel état ?

    Les informations reçues à Ste C. étaient parvenues par bribes. Quelques mots laconiques jetés d'une main incertaine sur de courtes lettres n'étaient pas suffisants pour rassurer les proches. Ce ne fut que lorsqu'il intégra l'hôpital de Blois que la correspondance devint plus riche et plus régulière. Et puis peu à peu, loin du front, au calme, malgré le bruit des canons qui résonnait encore dans sa tête, la guérison s'accéléra. Enfin, le 1er mars 1917, l'aide Major de 1ère classe Pierre Moisnard signa sa visite en préconisant un congé de convalescence de quarante cinq jours ; confirmé, le même jour, par son supérieur le médecin major de 1ère classe Estor. La commission des congés de convalescence entérina l'avis des médecins et autorisa le soldat Léon G. à rejoindre son foyer dès le 3 mars.

    Le 3 à 13 heures, Léon descendit du train à Oulmes et dans la foulée fit viser son congé par les gendarmes. Il n'avait pas perdu de temps, on le comprend !

    Mais pourquoi Oulmes, et non pas Benet ? D'autant que les deux communes sont à peu près à la même distance de Ste C., environ quatre à cinq kilomètres, et l'accès en venant de Benet par la plaine était plus aisé, voire plus direct.

    La première raison de son choix fut d'ordre administratif.

    En effet, contraint de faire signer dès son arrivée son congé par les autorités les plus proches de son domicile, il aurait pu s'acquitter de cette formalité à la Brigade de Gendarmerie de Maillezais située à peu de kilomètres de chez lui. Mais le train ne passait pas dans le chef-lieu de canton. Donc, en l'absence de gendarme à Benet, la seule desservie qui était la moins éloignée de son foyer se trouvait à Oulmes, sur le bord de la route nationale 148.

    La deuxième raison fut personnelle et sentimentale.

    A venir de Benet après avoir traversé la plaine il serait arrivé dans le haut de Ste C. juste en face du cimetière, où il devait tourner à droite pour traverser le village. Mais, pour tout dire, Léon ne se voyait pas parcourir le bourg d'un bout à l'autre en descendant la rue du Marais. Car pressé de revoir les siens il eût été retardé à chaque pas par des connaissances, voisins, amis, tous impatients d'avoir des nouvelles de la guerre et aussi, heureux de le voir vivant, y seraient allés pour beaucoup à de longs questionnements. Ce qui, à l'évidence, partait d'un bon sentiment.

   Seulement, dans son for intérieur, Léon n'avait aucunement envie pour l'instant de répondre à la kyrielle d'interrogations que chacun se posait. Il voulait cheminer à travers son Marais, seul. Ecouter, à l'approche du printemps, ce monde en vert qui commençait à chanter. Ca lui manquait. Et surtout finir son voyage en passant le pont de la Rigole, et arriver tout de suite au pied de la première maison du village, la sienne, où l'attendaient impatiemment femme et enfants.

   Presque jour pour jour, cela allait faire deux ans que Léon était parti au front. A l'approche de son départ, il avait embrassé tristement le petit Jo pour lui fêter ces quatre ans. Quand allait-il le revoir ? Finalement il était revenu, meurtri. Au physique comme au moral.

   Dans quatre jours, l'enfant allait avoir six ans. Il avait grandi. En l'absence du père, lorsqu'il n'était pas à l'école, Jo ne quittait pas sa mère. Conscient de ses responsabilités, du devoir qu'il lui devait devant les lourdes tâches qui étaient son lot quotidien, il l'aidait de son mieux en reléguant au second plan ses jeux d'enfants, distractions pourtant bien naturelles pour un garçon de son âge.

   Jeux pas toujours innocents d'ailleurs ; initiés souvent par les plus âgés qui, entre autres, apprenaient aux plus petits comment l'on dégommait au lance-pierre les godets en porcelaine des premiers poteaux électriques, pour finir cet exercice d'adresse sur les vitres de l'église. Sous prétexte que le vieux curé Huet gâchait les heures réservées aux loisirs et aux gambades en enseignant à la place un « caté… » barbant.

    Ils n'eurent sans doute pas exercé leurs talents de cette façon si le curé-doyen de Maillezais n'avait pas remplacé pendant la période de la guerre l'abbé Migné ; curé attaché à la paroisse de Liez tout en servant aussi celle de Ste C. – celui-ci était effectivement parti servir la Patrie en tant qu'infirmier, quelque part du côté de Salonique. Car Migné plus jeune, curé haut en couleur et en stature, n'avait pas la réputation d'être d'une patience exemplaire.

   Entre parenthèses, personnage un peu particulier que cet abbé Clovis Migné !

   Bref, retenu par des occupations plus sérieuses, Jo devenait « un homme en miniature » (sic). Aussi, il était fier. Fierté née du fait qu'il suppléait ce père, le héros. N'avait-il pas été décoré de la croix de guerre ! De plus, avec palme !

   Il pouvait enfin l'admirer son héros, il était là.

   Quant à la mère, plus perspicace, pour elle les choses étaient un peu différentes. Certes Léon était vivant. Certes Léon était de retour. Cependant, elle avait retrouvé un homme de trente-sept ans qui en paraissait quarante-sept, amaigri, usé par deux ans de guerre. Le regard le plus souvent absent, au loin, perdu dans un monde qu'il ne pouvait partager. Mais aussi, triste et malheureux de voir partir tous les jours – à cette époque de l'année où la nature n'attend pas – femmes et enfants vers les travaux des champs auxquels il ne pouvait participer. Car mal guéri il souffrait encore de sa plaie.

   D'autant que, aussi, moralement, quarante-cinq jours c'est court pour se remettre, et tout de suite il faudra y retourner. Après avoir juste retrouvé les joies de la vie de famille, avoir commencé à se ressourcer lentement dans la douceur verdoyante de son marais pour replonger de nouveau dans un univers assourdissant, grisâtre, à goût de sang, où flottait inexorable l'odeur de la mort, de cela, il n'en avait probablement pas très envie.

   Forte de caractère, la mère se taisait devant cette douleur muette.

  

   Tandis que Léon augurait en mal son avenir, éloigné du front il ne fut pas au courant des soubresauts qui agitaient les deux armées. Chez les Allemands, comme chez  les Français, la contestation était en train de monter dans les rangs des sacrifiés.

    L'on se souvient de la chanson : « C'est à Craonne, sur le plateau… ». La boucherie inutile du chemin des Dames amena la contestation dans les deux camps. Attaque, contre attaque, ordres insensés, tout y fut pour ouvrir le chemin de la révolte.

   Officiellement, c'est le 17 avril 1917 que l'on a recensé les premiers mutins de l'Armée française, environ 230 si l'on en croit ce que l'on a bien voulu dire ; ou taire ! Déjà, quelques jours avant, certains avaient cassé la gueule à leur officier et refusé d'aller se faire tuer pour reprendre quelque cent mètres de tranchée ou bien une casemate déjà à moitié rasée, pris et repris l'avant-veille, repris et pris la veille par l'un ou par l'autre des deux antagonistes. Finalement, les historiens avancent le nombre approximatif de quarante mille rouspéteurs, contestataires, rebelles, mutins, à mi-mai 17. On est loin des chiffres officiels !

    Le 15 mai, pour régler ce problème, Poincaré et le ministère de la Guerre eurent une idée de génie, ils virèrent Nivelle et mirent à la place Pétain. Dans les livres d'Histoire on nous a dit que se fut le futur Maréchal qui régla la contestation en accordant des permissions plus longues, des montées au front plus courtes avec plus de dopage en vin et en gnole (appelée par les poilus le « Monte-en-ligne »), pudiquement désigné comme amélioration du ravitaillement. En fait, les choses se sont réglées plus brutalement.

    Officiellement, une fois de plus, on annonce le chiffre très précis de quarante-deux mutins fusillés. Pour être plus juste, on peut utiliser le terme de décimation. En annonçant le chiffre minimum d'un millier de punis, l'on se rapproche de la vérité. Malheureusement, nous ne saurons jamais le nombre exact de fusillés puisque les proches, les familles reçurent le simple message : « Mort au front, tel jour… » ou bien «  Mort pour la France », sans qu'il soit précisé que ce fût sous les coups de l'ennemi. Seuls les désignés pour servir les pelotons d'exécution eurent longtemps des nuits agitées. Traumatisés, perturbés par le souvenir ineffaçable de l'instant où leur doigt appuya sur la détente du Lebel…

    Au demeurant, malgré des conditions discordantes (les changements de chefs, l'amélioration de la vie des soldats en même temps qu'une répression excessive), vers le milieu 17 les armées françaises retrouvèrent un peu d'allant, le moral se fit meilleur et le courage des combattants s'en ressentit. Puis, au mois de novembre, Poincaré rappela un Clemenceau à la poigne de fer pour prendre la présidence du Conseil. Avec tous ces éléments réunis, se dessinaient dèjà les contours d'une victoire tant espérée.

   

    Avant ces évolutions de la guerre, au début des événements, le 25 avril, se fut la fin du congé de convalescence de Léon. Il ôta alors à regret sa casquette – au confort de laquelle il commençait sérieusement à se réhabituer – pour se recoiffer du rugueux casque gris. Direction Maison-Alfort, où était le dépôt de son régiment.

    Passage obligé avant le retour au front afin de restructurer les batteries ; dont beaucoup étaient désorganisées en l'absence des permissionnaires, des blessés et surtout du vide laissé par de nombreux morts. Cette reprise de contact un peu indirecte avec le monde de la guerre permettait aussi de former les canonniers à de nouveaux matériels. En effet, les régiments d'artilleries avaient été dotés de quelques canons de 155 de plus, remplaçant peu à peu le canon de 75. Car, même si sa mobilité pouvait paraître moins évidente que celle du célèbre 75, la portée supérieure du 155 fut un atout prépondérant à partir de cette seconde moitié de guerre.

     Bien qu'il fût formé en peu de jours, sans trop de regret le canonnier-servant G. n'eut pas le temps d'aller servir au front le terrible engin de guerre. Puisque, mal guéri, de son dépôt il fut évacué sur l'hôpital Bégin le 6 juin 1917. Le poumon avait effectivement été atteint, ainsi que le premier pronostic le laissait supposer. Léon souffrait donc des séquelles d'une pleurésie ; soignée, circonstance oblige, à la va-vite à l'hôpital de Blois, et sans plus de recherches sur les causes profondes du mal.

    Toujours toussotant, le souffle parfois court, Léon avait toujours dit qu'il avait été gazé. L'affection aux poumons qui le rongeait, les circonstances, le mois, l'année, la localité où il fut atteint, ne laisse peu de doute. Cependant, comme il était positionné à l'arrière du front où ce genre d'attaques était de moins en moins fréquent à cette époque, sans trop s'avancer on peut écarter les gaz chlorés. Il s'agissait probablement d'un obus contenant de l'Ypérite. A l'évidence, ce fut la raison du choix de l'hôpital Bégin où y était soigné, entre autres, ce genre de blessés.

    Finalement le 10 juillet le 2ème classe G. est renvoyé chez sa femme à Ste C. (ce sont les termes exacts employés sur le certificat de visite) pour un nouveau congé de convalescence. Durée prescrite : un mois. Cela annonçait dèjà le non-retour au front pour Léon qui se remettait difficilement de sa pleurésie.

    En conclusion de cet épisode douloureux de son existence, cette affection pulmonaire rédhibitoire conduisit Léon devant le conseil de réforme temporaire le 22 novembre 1917. Le 17 avril 1918, un nouveau conseil entérina définitivement cet état de fait, et Léon resta chez lui. Comme la guerre s'acheva quelques mois après, le canonnier-servant Léon G. n'eut pas à retourner au front.

    Puis, comme beaucoup, meurtri dans sa chair, il fit valoir ses droits à l'obtention d'une pension. Demande tout à fait légitime qui, pourtant, souvent s'égara ou, parfois, se perdit dans le labyrinthe administratif. Mais à force d'insistance, de persévérance, les autorités finirent par lui octroyer un maigre subside ; et par la même occasion, le petit Jo, âgé de huit ans à cette époque, fut déclaré « Pupille de la Nation » le 31 octobre 1919.

    L'enfant fut-il fier d'avoir été adopté par son pays, donnant ainsi à la souffrance de Léon une forme de reconnaissance ?

    Peut-être ! En tous cas, sans conteste, il était plus heureux que ceux adoptés aussi, mais dont les pères n'étaient pas revenus.

    Toutefois, malgré sa pension, ses enfants pupilles de la Nation, Léon ne fut dégagé de ses obligations militaires que le 31 octobre 1931 ; il allait avoir cinquante-deux ans dans un  mois et demi. Néanmoins, il ne faut pas s'étonner de cette décision semble-t-il tardive. Car la population masculine ayant été fortement décimée, l'on conserva longtemps dans la réserve ceux qui restaient, malgré qu'ils fussent, pour certains, marqués physiquement.

   

     Cependant, ironie de l'Histoire, peu de mois avant que Léon soit libéré définitivement de la servitude militaire, Jo avait été appelé le 21 mai 1931 devant le conseil de révision. Comme on le jugea apte à accomplir son service militaire, le 23 avril 1932 il rejoignit à Rambouillet le 2ème escadron du 4ème Régiment de Hussard.

    Mais ce que ne savait pas encore Jo en étant incorporé presque en même temps que son père quittait le service de la Nation c'est qu'il allait devoir, lui aussi, quelques années plus tard, tenter de repousser l'Armée allemande. Qui, de nouveau, menaçait son pays.

   Eternel recommencement de l'Histoire. Non souhaité par ceux ayant dèjà trop souffert lors de la première guerre mondiale et qui avaient dit, et qui avaient répété à la génération montante : 

                                   « Plus jamais ça ! ».


Des Maraichins dans la tourmente! (M.Mengneau)

   



15/11/2008
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