Le Ragondin Furieux

Le Ragondin Furieux

Minorité jetable

Minorités jetables


Que tout le monde se rassure, je n'ai pas encore perdu la raison...

Mais, une fois n'est pas coutume, je me suis inquiété du sort de  Rachida Dati... Et de façon plus générale c'est sous la plume d' Eric Fassin, que je suis allé chercher la réponse à ces interrogations: Quels sont les tenants et les aboutissants de la diversité d'apparat et de l'ouverture spécieuse qui sont les spécialités de la politique sarkosienne.  

LA ROCHE TARPÉIENNE EST PROCHE DU CAPITOLE. Fidèles au vent, les médias accompagnent aujourd'hui la disgrâce, comme hier ils ont applaudi la grâce : « Dati l'ambitieuse », ou « Belle-Amie », désormais, la garde des Sceaux sur le départ est présentée comme une arriviste sans scrupules. L'ambition ne serait-elle pas la règle en politique ? Ou bien lui reproche-t-on d'être, selon le mot du Figaro, « une Rastignac en jupon » ? A moins aussi que le chemin parcouru par cette provinciale d'exception, issue de l'immigration, ne donne le vertige à certains : le proverbial ascenseur social n'est-il pas censé être en panne ? L'étoile filante du gouvernement doit donc son improbable promotion, nous explique-t-on, non à la logique méritocratique qui prévaudrait dans la France républicaine, mais à la seule faveur des puissants qu'elle aurait courtisés.

Rachida Dati apparaît bien comme l'exception qui confirme la règle. La carrière de la garde des Sceaux résume le destin minoritaire dans la France politique de Nicolas Sarkozy. Les minorités visibles touchées par la grâce présidentielle ont un rôle (purement) symbolique : elles symbolisent la diversité. A défaut de détenir un pouvoir véritable, elles sont donc condamnées à la visibilité. Le trait de caractère supposé fait ainsi partie de l'emploi : les minorités promues par la volonté du président de la République ont vocation à être affichées. Ne nous étonnons pas de les voir à la une des magazines : elles doivent d'autant plus attirer le regard qu'elles sont plus rares. C'est l'exceptionnalité que Rachida Dati s'est employée à mettre en scène, jusque dans la gestion de sa vie privée.

Sans doute Nicolas Sarkozy, dans son discours du 17 décembre 2008 sur la « diversité », affecte-t-il de s'étonner de l'étonnement provoqué par ses nominations, depuis le « préfet musulman » jusqu'au « préfet camerounais » : « Je ne pense pas, pour tout dire, que cela soit normal que, dès que l'on en trouve un et qu'on le nomme, cela fasse la une de la presse, tellement il est extravagant que l'on en nomme un comme cela dans un pays comme le nôtre qui a l'implantation outre-mer que l'on a ! » Mais la visibilité fait partie d'un dispositif de pouvoir. Davantage que leur force, cette exposition marque la faiblesse des minorités visibles en politique. Etre l'élu(e) d'un seul homme, et non du peuple, n'est-ce pas tout devoir à la faveur du prince ?

Rama Yade en a fait l'expérience à ses dépens. C'est le fameux couteau sans lame de Lichtenberg, auquel il manque le manche. La secrétaire d'Etat s'interdisait de parler des droits de l'Homme en France ; son ministre de tutelle a pourtant fini par lui contester aussi leur place aux affaires étrangères. Pourquoi pareille disgrâce ? On ne lui reproche pas ses prises de parole, jugées sans danger, mais son choix de carrière. Contrairement à Rachida Dati, Rama Yade n'a pas voulu des élections européennes : c'est qu'elle aurait préféré n'être pas noyée dans une liste, mais exposée directement au suffrage uninominal, pour exister par elle-même. Or cette volonté d'indépendance lui a coûté la faveur présidentielle.

Minorités symboliques, minorités jetables ? Reste une exception parmi les exceptions. Hier sous la tutelle de Christine Boutin, aujourd'hui de Brice Hortefeux, Fadela Amara continue d'incarner la diversité en politique, voire la diversité politique. Il est vrai que, réputée de gauche, la fondatrice de Ni Putes Ni Soumises arrivait dotée d'un capital politique propre. Elle aussi revendique sa liberté de parole : on rappelle toujours son mot contre l'amendement ADN (« dégueulasse »)… quitte à oublier qu'elle l'a aussi utilisé contre les contempteurs du choix de Vichy pour le sommet européen sur l'intégration. S'opposant aux « statistiques ethniques » défendues par le Président, elle se permet même de déclarer le 15 mars que « plus personne ne doit porter l'étoile jaune » (sic).

Mais Fadela Amara ne prétend jamais sortir du rôle qui lui est assigné – bien au contraire. Par son langage même (« tolérance zéro contre la glandouille »), elle incarne à la perfection ses « origines » – d'autant mieux qu'elle prétend les transcender dans un républicanisme auvergnat. Elle sait donc se tenir à sa place. Le 15 janvier, entrant en fonctions au ministère du Travail, Brice Hortefeux la présente avec un sourire : « C'est une compatriote » ; et l'ancien ministre de l'Identité nationale d'ajouter : « Comme ce n'est pas forcément évident, je le précise. » Loin de s'en indigner, la secrétaire d'Etat fait alors l'éloge de son « compatriote » clermontois : c'est « quelqu'un qui écoute beaucoup, qui partage beaucoup » ; « il a su construire une vraie politique de l'Immigration et de l'Intégration ». Décidément, Fadela Amara mériterait d'échapper au sort des minorités jetables. É.F.

Paru dans Regards n°61 avril 2009

1er avril 2009 - Eric Fassin

La chronique d'Eric Fassin

 



06/04/2009
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