Le Ragondin Furieux

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Le sens des mots

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Lorsque l'on s'intéresse aux évolutions de nos sociétés on porte un regard critique, voire interrogateur sur les idéologies qui en sont les moteurs. L'on peut s'étonner aussi d'un apparent manque d'idéologie. Comme il n'est pas inintéressant d'avoir l'avis des spécialistes en la matière, je me suis tourné vers les travaux des sociologues.


C'est donc dans Sciences Humaines.com que l'on peut lire, entres autres, cet article fort intéressant :

Du consensus au retour des «grands récits»


Du consensus au retour des «grands récits»

Par Jean-François Dortier


Aux idéologies partisanes d'autrefois avaient succédé de nouvelles formes de discours politiques consensuels fondées sur des « communautés de pensée ». Avant que de nouveaux « grands récits » reviennent hanter l'imaginaire politique contemporain.
Au début des années 1990, les idéologies partisanes semblaient avoir disparu de la scène politique. Dans les réunions internationales, dans les couloirs de l'Assemblée européenne ou dans les instances régionales, le personnel politique semblait de plus en plus s'accorder sur quelques principes communs : la « bonne gouvernance », « le développement durable », la « société de l'information », la promotion des « pôles de compétitivité », la « formation tout au long de la vie », la « démocratie participative », etc. Autant d'expressions qui formaient une sorte de « prêt-à-penser » du personnel politique, de droite comme de gauche.
Quelques spécialistes de la science politique suggèrent alors que l'imaginaire politique n'a pas disparu, mais qu'il mue vers une forme nouvelle. Le nouveau discours technocratique, bien qu'il ne porte pas le nom d'« idéologie », en a toutes les caractéristiques : quelques mots et slogans clés, autour desquels s'organise une vision stéréotypée du monde contemporain se résumant à quelques enjeux majeurs.
En 1990, un livre dirigé par Robert Reich, The Power of Public Ideas (1), rassemble une série de contributions autour d'un nouveau programme de recherche sur les idées politiques. Ce n'est plus le mot « idéologie » qui est mis en avant ; on parle plutôt d'« idées », de « paradigmes », de « référentiels ». Le vocabulaire nouveau marque une inflexion de sens. Aux pensées partisanes se substituent un discours plus neutre et des techniques qui transcendent les clivages politiques anciens. En 1992, le politologue Peter Hass propose l'expression de « communautés épistémiques » pour décrire ces cadres de pensée, valeurs communes et références partagées qui circulent au sein des sphères administratives et politiques. Les communautés épistémiques forment une idéologie commune qui imprègne les esprits en un prêt-à-penser fait de « routines mentales », qui sont aussi des cadres d'action et de légitimation. Elles permettent non seulement de communiquer entre élites, mais aussi d'agir en commun, en s'accordant sur des consensus et en proposant des programmes d'action et de légitimation aux politiques entreprises (2).Cela ne signifie pas que les discours de politique partisane ont disparu : ils sont régulièrement réactivés lors des campagnes électorales. Il s'agit alors de communiquer auprès des électeurs pour toucher la corde sensible des valeurs idéologiques d'antan.
 
Le rôle des récits
Les discours consensuels et lissés allaient-ils mettre fin aux idéologies à l'ancienne ? Pas vraiment. Tout au long des années 1990, une nouvelle dramaturgie politique réapparaît autour des ravages ou bienfaits de la mondialisation (3), de la lutte de la démocratie contre les nouvelles « barbaries modernes », de la « fracture sociale » ou « numérique », ou encore du « déclinisme à la française ».Les politologues anglo-saxons commencent à s'intéresser à l'usage du « récit » en politique. Emery Roe inaugure une nouvelle grille d'analyse, la « narrative policy », Christian Salmon décrypte le « storytelling » (4).
La notion de récit peut renvoyer à tout un arsenal de techniques discursives : dramatisation de l'événement, mise en scène de soi en héros, sauveur ou victime, fabrication de « clashes » médiatiques… Elle peut aussi prend la forme d'un nouveau « grand récit » épique. Le politologue Jean-Paul Bozonnet voit ainsi dans le développement durable le grand récit épique du début du XXIe siècle, qui reprend point pour point cette structure dramatique en trois temps : un passé idéalisé, une menace cataclysmique, un avenir catastrophique ou radieux selon notre capacité à réagir (5). Il est à remarquer que ce grand récit a commencé à prendre forme au moment même où les philosophes annonçaient une « ère postmoderne » marquée par « la fin des grands récits » structurant la vie politique et l'imaginaire social (6).
 
NOTES :
(1) R. Reich, The Power of Public Ideas, Ballinger Publishing Company, 1988.
(2) L. Arnaud, C. Le Bart et R. Pasquier, Idéologies et action publique territoriale. La politique change-t-elle encore les politiques ?, PU Rennes, 2006.
(3) A. Cameron et R. Palan, The Imagined Economies of Globalisation, Sage, 2003.
(4) E. Roe, Narrative Policy Analysis: Theory and practice, Duke University Press, 1994, et C. Salmon Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007.
(5) J.‑P. Bozonnet, « Le verdissement de l'opinion public », Sciences Humaines, HS n° 49, juillet-août 2005.
(6) J.-F. Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 1994.



18/04/2009
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