Le Ragondin Furieux

Le Ragondin Furieux

L’antiproductivisme comme mouvement réel ?

L'antiproductivisme comme mouvement réel ?


Extrait de l'ouvrage de Paul Aries : La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance

Ce refus du productivisme par les milieux populaires appartiendrait-il au passé ?

Ne le découvrait-on que pour mieux devoir aussitôt le couvrir d'un linceul ? Nous avons vu, cependant, que l'antiproductivisme n'a pas totalement disparu de la vie.

Il correspondrait le mieux à la définition du communisme comme mouvement réel. La sociologie américaine a inventé le terme de « nouveaux créatifs » qu'elle estime à 24 % de la population, et qui regrouperaient les porteurs d'une « nouvelle culture » conjuguant alimentation « bio », développement personnel, implication sociale, souvent locale, valeurs féministes et recherche de sens...face à un monde productiviste. Ces « nouveaux créatifs » seraient, certes, souvent, des antiproductivsites qui s'ignorent, mais ils camperaient, cependant, dans une démarche de simplicité volontaire. Ils développeraient une autre conception de la réussite et de la richesse... Est-ce à dire que si le communisme est bien le mouvement réel alors il devrait se faire antiproductiviste pour être à la hauteur de la vie ? Où a-t-on vu en effet des salariés se mettrent en grève pour revendiquer un allongement de la durée de travail ? Où a t-on vu les milieux populaires revendiquer la casse de leurs modes de vie ?

L'antiproductivisme est donc déjà là... La grande faute de toute une tradition marxiste a été dans l'oubli de ce déjà-là. Raoul Vaneigem disait que « le parti pris de la vie est un parti pris politique». L'urgence est à mettre cet antiproductivisme en culture. Il s'agit là de la toute première condition de la transformation sociale. Ecoutons encore Raoul Vaneigem : « Ceux qui parlent de révolution et de lutte des classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont tous dans la bouche un cadavre... ». La gauche a pourtant oublié depuis longtemps cette gourmandise. Le monde voulu par la gauche serait pourtant celui qui se dessine sous nos yeux, celui qui se réalise dans les creux, les franges, les marges et parfois même au coeur de cet univers capitaliste.

Il suffirait de l'aider à accoucher. Il suffirait aussi parfois de prendre le maquis. Nous ne pourrons cependant y parvenir que si nous prenons conscience que le capitalisme n'a pas débouché spontanément et ne débouchera jamais sur l'association libre des producteurs. La socialisation de la production n'est pas venue heurter la propriété juridique des moyens de production, mais à fait reculer tous les obstacles au plein développement du capitalisme. Autrement dit, la nouvelle gauche doit en finir avec le culte des grandes usines contre les ateliers, et avec l'éloge de la grande surface commerciale contre le petit détaillant. Il faut reconnaître que la maladie est presque native puisque Marx, lui-même, pensait que les sociétés anonymes étaient une preuve du dépassement socialement nécessaire et historiquement déterminé du capitalisme. Denis Collin est bien obligé de l'admettre : les formes de socialisation ne nous ont pas fait progresser d'un pas en direction du communisme.

Marx avait tout prévu, sauf que le capitalisme accoucherait de toujours plus de capitalisme. Il annonçait l'expropriation des expropriateurs avec la nécessité qui préside aux métamorphoses de la nature. Il restait un homme des Lumières, porté par la philosophie du progrès. Denis Collin pense que c'est le facteur subjectif qui a fait défaut, c'est à dire le prolétariat comme classe révolutionnaire. La faute en serait au couple Engels/Kautsky qui aurait confondu l'égalitarisme plébéien (souvent étatiste) avec une véritable philosophie de l'émancipation. Le capitalisme nous aurait donné cette « existence de hamsters gavés qui font tourner la roue de l'économie » (Denis Collin). Mais si la grande question est celle de la subjectivité, alors le communisme devrait-il être défini comme atopique, c'est à dire ce qui n'a pas de lieu ? Ce communisme atopique serait celui qui échappe à la contingence de l'enfermement, celui qui brouille les repères et déstabilise les perceptions et les jugements, celui de l'extase, de la fureur, de la passion, celui qui permet d'être un « en-dehors », de faire dissidence, de prendre le maquis, celui qui met l'accent sur la place du corps dans le champ de la vie et de la réflexion politique, celui qui promeut une politique qui a le visage d'une poétique.

Qu'est-ce qui peut encore rendre optimiste aujourdui ?

Qu'est-ce qui permet de penser que l'habitus plébéien ne serait pas totalement détruit ? On en perçoit encore des traces dans les travaux d'ethnologues comme Pascal Dibie. Ce dernier écrit, dans Le village métamorphosé, la vie de Chichery en Bourgogne : « une antique société se meurt, l'égoïsme de chacun s'affirme et ce qui fut le paysan, l'homme en pays, devenu hautement technicien et déculturé, réussit à s'insérer dans la brume de la mondialisation qui le gagne et le dévore ». Faut-il alors penser que la « démoyennisation » rampante de la société, avec notamment la génération des Bac + 5 à 1000 euros, empêchera de continuer à refouler la question du partage du gâteau ? Peut-on croire que l'impossibilité du toujours plus permettra le choix d'une vraie jouissance ?

On peut espérer que l'impossibilité de croire encore aux « lendemains qui chantent » et à la société d'abondance permettent d'en finir avec le « socialisme du nécessaire », avec le thème de la « génération sacrifiée », avec un mode de vie impossible et pas même jouissif. Nous devons pour cela accomplir un réel effort de théorisation.

 



22/07/2010
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