Le Ragondin Furieux

Le Ragondin Furieux

L’insurrection qui vient…suite XIII

L'insurrection qui vient…suite XIII

 

Le clergé lui-même feint par pans d'entrer en dissidence et de critiquer le dogme. Le dernier courant un peu vivant de la prétendue « science économique » – courant qui se nomme sans humour l'« économie non autistique » – se fait un métier, désormais, de démonter les usurpations, les tours de passe-passe, les indices frelatés d'une science dont le seul rôle tangible est d'agiter l'ostensoir autour des élucubrations des dominants, d'entourer d'un peu de cérémonie leurs appels à la soumission et enfin, comme l'ont toujours fait les religions, de fournir des explications. Car le malheur général cesse d'être supportable dès qu'il apparaît pour ce qu'il est : sans cause ni raison.

L'insurrection qui vient. (127/391)

 


L'argent n'est plus nulle part respecté, ni par ceux qui en ont, ni par ceux qui en manquent. Vingt pour cent des jeunes Allemands, lorsqu'on leur demande ce qu'ils veulent faire plus tard, répondent « artiste ». Le travail n'est plus enduré comme une donnée de la condition humaine. La comptabilité des entreprises avoue qu'elle ne sait plus où naît la valeur. La mauvaise réputation du marché aurait eu raison de lui depuis une bonne décennie, sans la rage et les vastes moyens de ses apologues. Le progrès est partout devenu, dans le sens commun, synonyme de désastre.

L'insurrection qui vient. (128/391)

 

Tout fuit dans le monde de l'économie, comme tout fuyait en URSS à l'époque d'Andropov. Qui s'est un peu penché sur les dernières années de l'URSS entendra sans peine dans tous les appels au volontarisme de nos dirigeants, dans toutes les envolées sur un avenir dont on a perdu la trace, toutes ces professions de foi dans « la réforme » de tout et n'importe quoi, les premiers craquements dans la structure du Mur.

L'insurrection qui vient. (129/391)

 


L'effondrement du bloc socialiste n'aura pas consacré le triomphe du capitalisme, mais seulement attesté la faillite de l'une de ses formes. D'ailleurs, la mise à mort de l'URSS n'a pas été le fait d'un peuple en révolte, mais d'une nomenklatura en reconversion. En proclamant la fin du socialisme, une fraction de la classe dirigeante s'est d'abord affranchie de tous les devoirs anachroniques qui la liaient au peuple. Elle a pris le contrôle privé de ce qu'elle contrôlait déjà, mais au nom de tous. « Puisqu'ils font semblant de nous payer, faisons semblant de travailler », disait-on dans les usines. « Qu'à cela ne tienne, cessons de faire semblant! », a répondu l'oligarchie. Aux uns, les matières premières, les infrastructures industrielles, le complexe militaro-industriel, les banques, les boîtes de nuit aux autres, la misère ou l'émigration.

L'insurrection qui vient. (130/391)

 


Comme on n'y croyait plus en URSS sous Andropov, on n'y croit plus aujourd'hui en France dans les salles de réunion, dans les ateliers, dans les bureaux. « Qu'à cela ne tienne ! », répondent patrons et gouvernants, qui ne prennent même plus la peine d'adoucir « les dures lois de l'économie », déménagent une usine dans la nuit pour annoncer au personnel sa fermeture au petit matin et n'hésitent plus à envoyer le GIGN pour faire cesser une grève – comme cela s'est fait dans celle de la SNCM ou lors de l'occupation, l'année dernière, d'un centre de tri à Rennes. Toute l'activité meurtrière du pouvoir présent consiste à gérer cette ruine d'un côté, et de l'autre à poser les bases d'une « nouvelle économie ».

L'insurrection qui vient. (131/391)

 

Nous nous y étions bien faits, pourtant, à l'économie. Depuis des générations que l'on nous disciplinait, que l'on nous pacifiait, que l'on avait fait de nous des sujets, naturellement productifs, contents de consommer. Et voilà que se révèle tout ce que nous nous étions efforcés d'oublier : que l'économie est une politique. Et que cette politique, aujourd'hui, est une politique de sélection au sein d'une humanité devenue, dans sa masse, superflue. De Colbert à De Gaulle en passant par Napoléon III, l'État a toujours conçu l'économie comme politique, non moins que la bourgeoisie, qui en tire profit, et les prolétaires, qui l'affrontent.

L'insurrection qui vient. (132/391)



 


Il n'y a guère que cette étrange strate intermédiaire de la population, ce curieux agrégat sans force de ceux qui ne prennent pas parti, la petite bourgeoisie, qui a toujours fait semblant de croire à l'économie comme à une réalité – parce que sa neutralité en était ainsi préservée. Petits commerçants, petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs, journalistes, intermédiaires de toutes sortes forment en France cette non-classe, cette gélatine sociale composée de la masse de ceux qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l'écart de l'Histoire et de ses tumultes. Ce marais est par prédisposition le champion de la fausse conscience, prêt à tout pour garder, dans son demi-sommeil, les yeux fermés sur la guerre qui fait rage alentour.

L'insurrection qui vient. (133/391)

 



05/09/2009
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