Le Ragondin Furieux

Le Ragondin Furieux

L’Ancêtre,

 

 

    L'Ancêtre,   

 


   Quatre-vingt-dix ans, un lustre, et des broutilles.

   

    Il a connu la grande guerre, et puis l'autre.

    De ces erreurs du genre humain, il lui en reste toujours des souvenirs apparents, - les autres sont au fond de son cœur, trop atroces pour être relatés. Il arbore donc fièrement la moustache du poilu de 14, un semblant d'habit bleu horizon, serré au bas de son pantalon par des pinces à vélo comme s'il portait encore ses bandes molletières ; c'est l'image, de l'ancienne image d'Epinal.

    Lorsque l'on feuillette le vieil album de famille, il est là. Le regard fier, la moustache arrogante, les décorations épinglées, le pied levé reposant sur ses exploits, c'est l'Ancêtre.

    Le nôtre a toujours gardé de l'esprit de cette race de héros, en dépit des douleurs de l'Histoire, la gaillardise et l'humour.

    D'ailleurs, il n'est pas rare de voir, quand une saute de vent soulève malicieusement le court cotllin* de l'accorte jeune fille, s'allumer une étincelle de plaisir au fond de ses yeux et fleurir sur le bord de ses lèvres une envie de compliment.

    Mais le temps et les ans sont là, inexorables…

    Alors l'Ancien, faisant foin de toutes les velléités passées, des petites envies qui le tortillent encore, son grand âge aidant a abordé l'existence d'une autre façon : il s'adonne à la pêche à la ligne.

    Noble activité, s'il en est !

    Pourtant, certains considèrent ce loisir comme un sport. Appellation due sans doute à la déviance du monde d'aujourd'hui, qui veut que l'on transforme des habitudes séculaires en activités lucratives et sans aucun rapport avec le sens profond de la nature. En effet, rien n'arrête ces soi-disant aventuriers des temps modernes pour assouvir leurs manques de sensations fortes. Car ils préfèrent introduire sans respect du biotope, silures, carassins, truites mangeuses de maïs, écrevisses venues de n'importe où, grenouilles surdimensionnées, plutôt que de trouver des solutions qui protègeraient l'environ-nement existant. Mais par contre, pratiquée à bon escient, cette activité lorsqu'elle est faite de sagesse et de patiente observation du milieu naturel devrait être proposée à des fins thérapeutiques, afin de soigner bon nombre de ces excités, de ces névrosés de toutes sortes…

 

* le cotllin du patois poitevin était le cotillon de nos grand-mères ; de nos jours, appellation donnée encore parfois par les anciens à la jupe.

    

    En plus de ces déréglés du monde halieutique, notre marais, autrefois un lieu de repos, de méditation, de regards étonnés et silencieux de la part de ses visiteurs, est de plus en plus visité par une cohorte de touristes bruyants, incohérents, irrespectueux et irresponsables. Toutefois, je demande pardon, pour ces propos un peu abrupts, aux rares qui connaissent, apprécient et aiment cette région. En espérant, sincèrement, qu'il nous aiderons à conserver l'authenticité de ce beau pays, mais là, c'est une autre histoire.

   

    Malgré tout, l'Ancêtre n'a rien changé à ses habitudes au cours de sa paisible retraite. Il pêche immuablement depuis des années à la même place, à l'endroit même où le trafic des bateaux est devenu le plus important. Il lui a donc fallut résoudre à sa manière les désagréments dus aux impertinences de ces explorateurs d'un jour.

  

    Au début il ne répond pas à leurs questions idiotes, se contentant d'hocher la tête d'un air réprobateur. Peu à peu au fil des heures, avec le va-et-vient des « plates » qui s'accentue progressivement au ras de ses cannes à pêche, il commence alors à répondre aux interjections. Des grossièretés viennent à sa bouche. Du genre, lorsqu'une personne appartenant à la gente féminine l'apostrophe ainsi : « Eh, l'pépé, ç'a mord ! », il répond du tac au tac sans quitter des yeux ses flotteurs : « Dis donc la morue ! y t'ais pas d'mandé si ton maqu'reau t'as ben ferré à matin ! ». D'ailleurs, on ne sait pas pourquoi, il a la propension à fustiger les grosses touristes en short. Il est courant, après qu'il est entendu de la part de celles-ci ces paroles assez souvent répétées d'une voie traînante : « Vous avez vu le pépé ! , depuis le temps qu'il est là, l'a pas dû prendre grand-chose », de l'entendre rétorquer aussi sec : « Si ô continue d'même y va pas tarder à prendre une grosse morue, t'ette ben qu'avec l'eau douce ô finira par t'dessaler ».

    Puis un jour, excédé, il a piqué une grosse colère…

 

    Un beau matin, l'Ancêtre monte dans son bateau, amarré le long de la cale au bout de la place de la Péchoire, pour y assouvir sa passion. Il pose son coussin sur la banquette de bois brut, à son âge un peu de confort ne nuit pas, puis déploie son immense parapluie de toile bleu délavée. Des fois qu'il mouillerait, ou des fois qu'il ferait grand soleil, on ne sait jamais, dans tous les cas cette antiquité est de circonstance.

    Après ces préparatifs incontournables, l'heure de vérité arrive. Son œil devenu farouche, il tend, impatient, mais avec beaucoup de précision au beau milieu de la rivière, les lignes de ses vieilles cannes à pêche. Et, enfin, dispose à portée de sa main gauche l'indispensable épuisette, en n'oubliant pas de plonger dans l'eau, sur la droite de son bateau, la bourriche, béante, prête à recevoir les premières victimes  

    Son matériel hétéroclite ferait sans doute sourire quelques pêcheurs à la tenue militarisée et accros de la fibre de carbone. Cependant, je crois qu'ils seraient surtout jaloux en sachant combien de prises ont ramenées ces vieilles cannes de bambou.

    Mais pour faire venir le poisson, il faut l'appâter. Ceux qui connaissent la pèche le savent. Néanmoins, cela ne se fait pas n'importe comment, alors chacun y va de son petit secret. L'Ancien, lui, ne s'embarrasse pas avec des produits aux couleurs fluo issus de la pétrochimie. Il mélange du son et autres substances naturelles avec de la glaise, afin d'en faire des boules plus ou moins homogènes se désagrégeant à la profondeur qui lui convient. Vous allez me dire : « mais ou est le secret ? ».

    Il y en a un, certes. Seulement on n'a jamais eut le temps de le percer sur le fait car, au moment où l'on tournait la tête distrait par d'autres spectacles, il faisait couler subrepticement quelques gouttes de liqueur d'anis dans son mélange. Technique un peu particulière à la vérité, mais peut-être efficace, puisqu'un poisson bourré aura envie un moment ou un autre de se mettre quelque chose sous la dent. Donc, afin d'estomper les vapeurs de l'alcool, soit, un grain de blé charnu, un petit pois, un asticot frétillant ou un vers de terre bien gras sera le bienvenu. Et le poisson finira de cuver parsemé de fenouil, en nageant malgré lui à travers les oignons dans le vin blanc d'un plat à gratin. Car en fin observateur, l'Ancêtre avait remarqué que lorsqu'il allait boire le pastis avec les copains, on lui proposait des agapes, olives, apéri-trucs, etc., qu'il s'empressait d'avaler pour éponger. Pourquoi, les poissons n'en feraient-ils pas autant ? C'est d'ailleurs à la suite de deux enterrements successifs la même soirée, bien arrosés pour noyer le chagrin, ainsi que la tradition le voulait au bistrot en face de l'église où l'Ancien ému m'a fait part de ses constations, et dévoilé son secret.

   Convaincu de l'effet dévastateur de sa mixture, notre bonhomme appâte… Disons plutôt qu'il bombarde malicieusement ses bouchons de ses boules d'appâts, avec à l'évidence un peu plus de précision que les jeunes en train de pétanquer derrière lui sur la place. Dont quelques boules, lancées d'un geste maladroit vers le cochonnet, avaient pris la direction opposée et dévalé la pente de la cale, et, plouf ! , dans l'eau. Ce qui le faisait se retourner et jeter de temps en temps un regard réprobateur et goguenard sur les boulistes, dans lequel ceux-ci pouvaient y lire ouvertement : vous voyez, moi, à mon âge, j'ai encore la main.

    Notre pêcheur, appliqué à sa tâche, voit tout à coup l'un de ses bouchons s'enfoncer à une vitesse vertigineuse, son vieux moulinet grincer un peu au démarrage, puis vrombir de plaisir, en dévidant sans coup férir le nylon de 30/100ème.

    La vraie belle touche ! Franche. Et, a priori, irré-médiable pour le poisson suicidaire. Suicide, peut-être dû aux effets de la liqueur d'anis ?

    Prestement l'Ancêtre, ferre. Il jubile. Ca y est, cette fois j'en tiens une très grosse ! une sacrée balaise de carpe !

    Et, à l'instar de tout bon pêcheur qui connaît toute les ficelles de son art, il suit à la surface de l'eau la progression de son fil afin d'éviter que le poisson malin n'aille pas se réfugier dans un herbier, ou s'entortiller sur un piquet oublié au milieu de la rivière. Une spécialité des grosses carpes sauvages. Les carpes franches, les vraies sauvages, elles font un tour, voire deux autour du poteau d'un ponton, puis se mettent sur le côté et coupent le nylon avec la petite scie située à l'avant de leur nageoire dorsale : étonnant ! Mais l'Ancêtre, averti depuis longtemps de leurs habitudes, se méfiait. Lorsque le sillage laissé par son fil s'est estompé, il a levé les yeux, surpris.

    Horreur !

    Avec un morceau de petit pois qui pendouille encore dessus, son hameçon est accroché à un bateau !

    Un bateau, dans lequel un touriste, gros, gras, adipeux, qui, en voyant le désarroi du bonhomme, se bidonne.

    L'Ancêtre, outré, la moustache frémissante de colère, mais tenant fermement des deux mains sa canne a pèche pour ne pas laisser échapper sa prise, crie alors à l'énergumène d'une voie tonitruante :

 

                « Te rigol'ras moins quand te s'ras dans la poêle ! ».

 

Et en aparté de rajouter, gardant son humour légendaire : « Encore heureux, l'a pas bouffé tout le p'tit pois ».

 

    Sur l'instant le gros n'a pas tout compris, et continué à rigoler. Puis il s'est mis à rougir comme si le frémissement du beurre, fondant au fond de l'ustensile, commençait à lui donner de la couleur.



14/11/2008
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